La science dans une société structurée
Les chercheurs ont souvent recours à la notion de « classe » pour expliquer les relations sociales. Le système de classe a-t-il une quelconque influence sur la connaissance scientifique ? Lorsque les gens entendent le mot « science », ils pensent le plus souvent à des personnes très éduquées, en blouse de laboratoire, qui participent à de mystérieuses activités.
Bien que ce stéréotype ait probablement un peu de vrai, il n’inclut pas toutes les personnes qui sont simplement avides de mieux connaître le monde qui les entoure. À une certaine époque, au Canada et dans le reste des pays anglophones, les Mechanics’ Institutes (établissements axés sur la formation continue, et souvent technique, des adultes) offrent une formation aux adultes, en particulier à ceux de la classe ouvrière.
L’histoire naturelle devient un passe-temps très populaire et la botanique artisanale, la botanique pratiquée par des artisans, aide à façonner l’édifice scientifique du dix-neuvième siècle. C’est en restant membre de l’Aberdeen Workingmen’s Natural History and Scientific Society que John Davidson garde le contact avec la science telle qu’elle est pratiquée par la classe ouvrière.
Comme de nombreux immigrants d’Amérique du Nord, Davidson veut laisser derrière lui les restrictions sociales en vigueur dans son pays d’origine. Son poste de préposé au musée à Aberdeen nécessite quelques compétences techniques et connaissances scientifiques mais il n’a que peu de prestige. Davidson essaie alors d’améliorer ses chances de faire avancer sa carrière en suivant tous les cours universitaires qu’il peut. Après s’être vu refuser une promotion en 1908, Davidson cherche un endroit où les règlements tacites de la culture universitaire écossaise ne pourront plus le retenir. C’est en Colombie-Britannique qu’il le trouve.
Dans le passé comme aujourd’hui, la plupart des Britanno-Colombiens ne semblent pas s’identifier à une quelconque classe, du moins pas autant que ne le font les gens ailleurs. En fait, les Britanno-Colombiens accordaient jadis plus d’importance aux différences de race qu’aux différences de classe.
Davidson perçoit initialement — et à tort — la Colombie-Britannique comme une terre botanique vierge. À son arrivée, il répond à une lettre d’un confrère de l’Aberdeen Workingmen’s Natural History and Society en lui confiant les mots suivants :
Je dirais que les possibilités en botanique sont immenses ici, car je suis pratiquement débarqué en terrain vierge. Aucun botaniste systématique n’a travaillé ici avant mon arrivée et si la santé et les forces ne me manquent pas pendant quelques années encore, je pourrai réaliser des études botaniques qui devraient faire de moi l’un des pionniers de cette discipline dans cette province.
Davidson prend néanmoins vite conscience que de nombreux Britanno-Colombiens travaillent dans le domaine de la botanique : le professeur John Macoun, récemment parti à la retraite de la Commission géologique fédérale, le botaniste amateur James Robert Anderson, de Victoria, A.J. Hill, de New Westminster, J.K. Henry de Vancouver et Eli Wilson, d’Armstrong. Après s’être familiarisé avec les activités botaniques en cours dans la province et avoir commencé ses travaux sur l’Herbier, Davidson espère que « la collection, qu’il a eu l’honneur de rassembler, sera le noyau de ce qui sera appelé à devenir l’Herbier le plus complet de la flore provinciale ».
En 1916, Davidson présente sa candidature pour un poste à la future Université de la Colombie-Britannique. Son dossier détaille tous les honneurs qu’il a reçus mais laisse transparaître l’image d’un homme toujours hanté par l’expérience qu’il a vécue en Écosse. Il commence par présenter des excuses :
Je me dois de mentionner, avant toute chose, que je ne possède aucun diplôme universitaire et que j’en ressens un profond handicap puisque je sais trop bien que ces documents font aujourd’hui partie des critères de recrutement.
Davidson résume ensuite sa carrière de botaniste en soulignant sa technique de traitement des spécimens en bocaux et sa déception de n’avoir pas été considéré qualifié pour enseigner à Aberdeen à cause de nouveaux « règlements tacites » qui « n’étaient pas en vigueur dans toutes les universités britanniques ». Il mentionne son travail au sein de l’Aberdeen Natural History and Scientific Society, mais élimine le mot Workingmen’s (des ouvriers) de l’appellation.
Davidson raconte également ce qu’il a accompli en Colombie-Britannique. Il explique que ses dix-huit années d’expérience et de formation « sous la direction de l’un des professeurs de botanique systématique les plus éminents de la Grande-Bretagne » l’ont bien préparé et qu’il est « pleinement conscient » de l’importance de la botanique des plantes d'importance économique pour la foresterie et l’agriculture.
Davidson joint à sa candidature un épais dossier rassemblant 21 témoignages professionnels d'appréciation rédigés par d’anciens collègues et supérieurs. Dans ces rapports flatteurs, les auteurs recommandent Davidson pour l’« enseignement ou les travaux de musée » et tentent de faire ressortir le prestige du botaniste et le leur dans un monde scientifique où la Colombie-Britannique n’est qu’un modeste participant. Des scientifiques et des représentants haut placés vantent par écrit les compétences de Davidson en tant que modéliste, photographe et conservateur de collections botaniques.
John Davidson n’obtient pas de poste de professeur mais en 1916, il est nommé « démonstrateur chargé de l’Herbier et du Jardin botanique ». Après ce début de carrière modeste, il parvient néanmoins à accéder au rang de professeur agrégé en 1930. Son départ pour la Colombie-Britannique lui aura donc permis de réaliser des rêves qu’il n’aurait jamais pu concrétiser en Europe.
Retour sur : Science et société.
Davantage de lecture
David Brownstein (2006). Sunday Walks and Seed Traps: The Many Natural Histories of British Columbia Forest Conservation, 1890–1925, unpublished PhD Thesis, Institute for Resources, Environment and Sustainability, University of British Columbia, Vancouver.
Anne Secord (1996). “Artisan Botany” in The Cultures of Natural History, edited by N. Jardine, J.A. Secord, and E.C. Spary, Cambridge University Press, pp 378-393.
W. Peter Ward (1980). “Class and Race in the Social Structure of British Columbia, 1870-1939” in BC Studies, vol 45, pp 17-35.
