Réveille-toi, Vancouver!
Avant d’aborder le sujet du discours que je vais prononcer devant vous ce soir, je voudrais éclaircir un ou deux points pour éviter toute erreur ou malentendu possible sur les raisons pour lesquelles j'ai choisi ce sujet.
En premier lieu, je ne prends pas ici la parole comme membre du corps professoral de l'université. Je m’adresse à vous en tant que président de l'une des principales sociétés d'histoire naturelle du Canada et, en tant que votre président, j’ai l’honneur d’être votre porte-parole, et je parle également ici au nom, je l'espère, de mes collègues.
En deuxième lieu, la raison d’être de notre société est d’encourager un sens civique réel au sens le plus noble du terme, en collaborant ensemble dans un intérêt mutuel et en cherchant à aider tout mouvement visant à l'amélioration de la communauté ou à faire de notre ville un endroit à la fois meilleur et plus beau pour ceux qui nous suivront. Si nous observons donc des signes précurseurs de catastrophes devant gâter ou détruire la prospérité de notre Ville, et si nous n'avertissons pas les autres citoyens du danger, nous serions coupables de négligence criminelle.
En troisième lieu, tout en désirant éviter de « semer la terreur » dans la Ville, je désire néanmoins respecter la constitution de cette Société en diffusant la perspective d'un naturaliste et en contribuant à informer le public pour lui permettre de reconnaître et de comprendre les lois naturelles qui nous gouvernent et régissent tous les êtres vivants.
Les lois naturelles sont des lois divines et, le plus tôt nous le constaterons et le comprendrons, le mieux cela sera pour toutes les parties concernées. Les lois de notre ville ou de notre pays sont des lois conçues par des hommes et elles peuvent être rejetées ou modifiées pour s'aligner sur les lois naturelles. Depuis le début des âges, les chutes de villes et de pays, dont les citoyens, par ignorance ou par défi, n'ont pas respecté les lois naturelles, parsèment notre histoire.
Il serait inutile de critiquer ceux qui nous gouvernent au niveau municipal, provincial ou fédéral. Ils ne font que refléter les désirs du peuple; nous les avons élus et si l’organisation de base est correcte, nos représentants doivent être bien choisis. Si nous critiquons nos représentants, nous admettons tout simplement que nous avons commis une erreur en les choisissant et la nouvelle élection nous offre peut-être une chance de réparer nos erreurs avant que ne soient commis d’irréparables dommages.
J’ai eu l’avantage dans mon enfance d'une bonne formation religieuse écossaise traditionnelle; je lui en ai souvent été reconnaissant car elle m'a aidé à voir dans la vie moderne des parallèles avec des événements bibliques. Je vous demande votre patience alors que je discute un de ces parallèles avec vous ce soir.
Comme j’ai commencé ce discours en utilisant « en premier lieu, en deuxième lieu, et en troisième lieu », selon le style propre aux sermons, je devrais peut-être choisir un texte biblique, mais je vais poursuivre prudemment car je pourrais continuer sur cette lancée et passer le panier de la quête. Il n'en reste pas moins que le sujet réel de mon discours « Conservation des plantes » m’a rappelé l'histoire de la fête de Balthazar, roi des Chaldéens, qui figure dans le 5e chapitre du livre de Daniel. Ce chapitre comporte la citation suivante : « Après avoir bu du vin, ils se mirent à louer les dieux d'or, d'argent, de laiton, de fer, de bois et de pierre ». Vous vous souvenez de l'histoire : une main parut soudain sur le mur du palais et se mit à écrire les mots : « Mené, Mené, Téqel, et Parsin », ce qui peut se traduire dans une langue moderne par : Dieu a compté tout ce que vous avez fait : « Tu as été pesé dans la balance et tu as été jugé insuffisant ». Cette même nuit, Balthazar a été assassiné. Réveille-toi! Vancouver. Vois la main qui écrit sur le mur. Réveille-toi! De peur que tu ne sois pesé dans la balance et que tu ne sois jugée insuffisante.
Permettez-moi d'illustrer par des exemples ce qui s'est produit dans d’autres villes et pays et qui se répètera ici, peut-être plus tôt que prévu, si nous n'observons pas et n'interprétons pas correctement les signes que la main inscrit sur le mur.
Les illustrations que j’ai choisies ne sont ni imaginaires ni fictives. Elles proviennent d’enquêtes et de recherches de spécialistes au Canada, aux États-Unis et en Europe. Les rapports de la U.S. Geological Survey et les Proceedings of the American Forestry Congress abondent en histoires similaires de dévastation à la suite d’une génération âpre et cupide.
Quand Josué a conquis la Terre promise, elle était, comme cette partie de la Colombie-Britannique un endroit béni d’un merveilleux climat, un pays merveilleusement fertile, ruisselant de lait et de miel. Les deux chaînes forestières du Liban et ses montagnes étaient couvertes alors de denses forêts où prédominait le célèbre cèdre du Liban. Pendant des siècles, la grandissante population importante de Palestine a joui de confort et d'abondance. La dévastation graduelle des forêts, qui a été achevée par les Vénitiens et les Génois, a entraîné une détérioration générale du pays. Les collines de la Galilée qui étaient par le passé de riches pâturages pour de vastes troupeaux de bétail sont maintenant des mamelons stériles. Le Jordan est devenu un maigre cours d’eau et plusieurs des beaux fleuves de plus petite taille mentionnés dans la Bible semblent maintenant des lits de pierre qui sont complètement secs pendant la plus grande partie de l'année. Quelques vallées où s'est déposé le sol fertile qui a été emporté des collines ont conservé leur fertilité ancienne; mais les quelques cèdres qui constituent encore des points d’intérêt au Liban se dressent tristement sur une terre aride et désolée qui n'a pas la capacité de subvenir aux besoins du sixième de la population qu'elle abritait au temps de Salomon. Cette illustration est peut-être trop ancienne pour vous intéresser, mais l'histoire se répète tout aussi souvent que sont défiées les lois naturelles.
L’extrémité orientale de l’île Santa Cruz des Antilles était à une certaine époque riche, fortement peuplée et d’une végétation luxuriante tropicale. Dans les vingt-sept années qui ont suivi l’épuisement des forêts, le pays est devenu sec, aride et sans aucune valeur. On a découvert qu'il était trop tard pour réparer les erreurs commises car, sur un millier d’arbres qui avaient été plantés dans un domaine dans l'île, aucun n’a survécu.
L’île de Curaçao cosntitue un cas encore plus intéressant. Au cours de l'année 1845, elle était considérée comme un désert presque parfait. Alors que, selon le témoignage de ses habitants, elle avait été par le passé un jardin fertile, les plantations abandonnées, les ruines récentes de magnifiques villas et de jardins en terrasses, les vastes terres incultes arides, sans un seul brin d’herbe, ont montré à quel point la destruction qui affligeait cette malheureuse île était soudaine et totale. Cette situation était causée par l'abattage des arbres pour l'exportation de bois précieux. Les retombées ont été encore plus rapides qu'à Santa Cruz : les pluies ont presque entièrement cessé.
